Jean de Biencourt a été tué d’un coup d’arquebuse le 5 décembre 1615 à Méry-sur-Seine, alors qu’il chargeait à la tête de ses hommes en criant : « Tue, tue. Vive Poutrincourt ! » . L’évocation de ce rude soldat a-t-elle sa place ici, aux côtés de celles des douces Kateri Tekakwitha et Jeanne Mance ? Jean de Biencourt a des points communs avec cette dernière : tout d’abord des origines champenoises, mais aussi la volonté de faire vivre ensemble des Français et des Amérindiens convertis. En effet, plus de trente ans avant la fondation de Montréal, Jean de Biencourt a tenté une entreprise similaire en Acadie. On était alors à l’époque d’Henri IV. La France essayait de se remettre des guerres de Religion. Après avoir défendu le Paris de la Ligue et s’être rallié tardivement au premier Bourbon, Jean de Biencourt a voulu fuir ce pays qu’il jugeait corrompu et faire triompher la Cité de Dieu outre-Atlantique. Il s’est montré opiniâtre, mais la discorde et l’absence de soutien du pouvoir royal ont finalement entraîné son échec.
Jean de Biencourt naquit en 1557 de l’union de Florimond de Biencourt et de Jeanne de Salazar. Son père était issu d’une famille du Vimeu dont la noblesse remontait au XIIe siècle. Comme beaucoup d’autres seigneurs picards, c’était un fidèle des Guises : entré très jeune au service de Claude de Lorraine, le premier duc de la lignée, il avait été nommé par lui gouverneur du duché d’Aumale en 1547. Quant à son épouse, Jeanne de Salazar, elle était issue d’une famille noble de Biscaye qui avait acquis beaucoup de prestige depuis sa transplantation en France en 1428 : son grand-père Jean de Salazar avait été un compagnon d’armes de Jeanne d’Arc, avant d’épouser une bâtarde de Georges de La Trémoïlle, le favori de Charles VII, et son oncle Tristan de Salazar avait occupé le siège archiépiscopal de Sens de 1474 à 1519 .
Des drames familiaux marquèrent l’enfance et l’adolescence de Jean de Biencourt : il perdit son père en 1567, alors qu’il n’avait que dix ans, mais auparavant, en 1562, il avait déjà vu ses parents frappés par la perte de leur fils aîné, Louis, disparu pendant la bataille de Dreux alors qu’il combattait dans le camp royaliste. Puis, en 1569, ce fut au tour de son frère Charles d’être emporté par la mort : il fut tué dans les rangs catholiques lors de la bataille de Moncontour qui opposa le duc d’Anjou à l’amiral de Coligny .
De ses quatre fils, Jeanne de Salazar n’en conserva finalement que deux : Jacques et le petit dernier, Jean. Celui-ci était son préféré. Aussi le dota-t-elle généreusement : elle lui donna en 1578 sa seigneurie de Marcilly-sur-Seine, en Champagne, ainsi que celle de Guibermesnil, dans le Vimeu . Les autres domaines familiaux de ce coin de Picardie étaient revenus en 1577 à Jacques , à l’exception d’une partie de celui de Poutrincourt qui avait été également cédée à Jean . Les deux frères pouvaient ainsi porter ce nom, le premier étant appelé Poutrincourt l’aîné et le deuxième Poutrincourt le jeune.
Tandis que Jacques avait été page de Charles IX, puis gentilhomme de sa chambre, avant de passer au service du duc d’Anjou, de l’accompagner en Pologne et de continuer à le servir fidèlement une fois celui-ci devenu Henri III , Jean fut placé, comme l’avait été son père, auprès d’un membre de la famille de Guise : une reconnaissance de dette datée du 7 août 1581 le montre « escuier de Monseigneur le duc d’Aumalle, estant ordinairement à la suite dudit Seigneur duc » . Il assista à la création de la Ligue par les princes lorrains en 1584, s’y rallia et se retrouva dans la capitale lorsque Charles de Lorraine, duc d’Aumale et cousin germain du duc Henri de Guise, fut nommé gouverneur de Paris par les ligueurs parisiens .
Là, il combattit les troupes royales lorsqu’elles assiégèrent la ville pendant l’été 1589. Il fut même capturé, mais rapidement libéré, après le paiement d’une rançon par Martin Rolland, trésorier-général de l’Union . Puis, lorsque ce fut Henri IV qui commença à investir Paris, en mai 1590, Jean de Biencourt s’illustra en lui résistant dans le château de Beaumont-sur-Oise. « Le Roy le tenant en personne assiégé dans le château de Beaumont lui voulut donner le comté dudit lieu pour se rendre à son service », raconte Marc Lescarbot , mais notre ligueur refusa, ayant l’espoir d’être bientôt secouru par le duc de Mayenne. Il ne céda que le 8 juin 1590, avec toutefois le droit pour lui et ses hommes de sortir avec armes et bagages .
Replié dans la capitale assiégée par les troupes d’Henri IV, il fit plusieurs sorties pour protéger des habitants qui tentaient de faucher des blés à l’extérieur de l’enceinte . Son courage eut à maintes reprises l’occasion de s’exprimer, ce qui lui valut l’estime d’une bonne partie de la population, et plus particulièrement celle des Pajot, une famille de la bourgeoisie parisienne. Ce fut en son sein qu’il contracta mariage à la fin de l’été 1590. Seule la date du contrat qu’il signa avec Claude Pajot, fille d’Isaac Pajot et de Catherine Gaude, est connue avec précision. Il s’agit du 14 août 1590 .
Les deux jeunes époux ne restèrent pas longtemps ensemble, car, tandis que Claude enceinte demeurait dans sa famille , Jean quitta la capitale pour le Vimeu, non sans un dernier acte de bravoure, en octobre à Suresnes, face à Henri IV en personne . Sur les terres familiales, il retrouva son frère Jacques rallié à la Ligue seulement après la mort d’Henri III. Les deux Biencourt se mirent au service du duc d’Aumale, gouverneur ligueur de Picardie depuis février 1589, mais ne se signalèrent, en 1591 et 1592, qu’à Abbeville et dans ses environs .
Jean finit par rejoindre le camp d’Henri IV en juin 1593 .
La conversion du Béarnais au catholicisme apparaissait alors comme certaine : l’archevêque de Bourges, Renaud de Beaune, l’avait annoncée lors de la conférence de Suresnes le 17 mai. De plus, le souverain espagnol, Philippe II, aspirait ouvertement à voir sa fille, l’infante Isabelle-Claire-Eugénie, monter sur le trône de France, ce qui exaspérait plus d’un ligueur. Jean de Biencourt était parmi eux. Comme beaucoup de membres du parti nobiliaire qui appuyait l’action du duc de Mayenne, il voulait pour son pays un roi catholique, mais français .
L’intermédiaire pour le ralliement de Jean à Henri IV fut le duc de Nevers, suzerain des Biencourt pour une partie de leurs possessions du Vimeu . Ce puissant seigneur intégra notre homme dans son armée qui guerroya en Champagne, dans les Ardennes et en Bourgogne . Cela valut à Poutrincourt le jeune d’être un temps gouverneur de Méry-sur-Seine .
Après janvier 1596, et les traités de Folembray achetant les soumissions des principaux chefs ligueurs dont Mayenne, Jean de Biencourt disparut. Une rumeur rapportée par L’Estoile et Brantôme disait qu’il était parti combattre les Turcs en Hongrie. Cela n’avait rien d’extraordinaire : la guerre entre l’empereur et le sultan avait repris en 1591 et Rodolphe II manquait d’hommes et de chefs, d’où ses appels aux ligueurs acculés à l’impasse par l’abjuration d’Henri IV et les ralliements de plus en plus massifs . Plus étonnant était que la rumeur disait aussi que « le seingneur de Potrincourt de Ligueur devinst Turq, et prist le turban » . Brantôme affirme même avoir rencontré des soldats français qui prétendaient l’avoir vu pacha du Grand Turc à Chypre .
En fait, Jean de Biencourt n’avait pas quitté la France : il vivait retiré sur ses terres du Vimeu, comme l’attestent quelques documents . A l’origine de la rumeur de son départ pour la Hongrie et de son passage au service du sultan, il y avait sans doute sa déception de ne pas avoir été largement récompensé par Henri IV pour son ralliement :
Comme digne représentant du roi de France en Acadie, Jean de Biencourt s’efforçait également d’être le garant du règne de l’harmonie entre les hommes , d’où son souci de faire régner la concorde entre les colons du Port-Royal, ainsi qu’entre ceux-ci et les Mi’Kmaqs. De très bonnes relations étaient entretenues par le chef de la colonie avec son homologue indigène, Membertou : il faisait tirer le canon en son honneur lorsque celui-ci venait dans l’habitation , il l’invitait à sa table , lui donnait du blé et du vin pour lui permettre de festoyer les autres sagamos et n’hésitait même pas à lui confier des armes à feu pour ses expéditions guerrières .
Jean de Biencourt n’oubliait pas pour autant Dieu. « Pour ne vivre en bétes, et pour donner exemple de nôtre façon de vivre aux Sauvages », il demanda à Marc Lescarbot de consacrer chaque dimanche un peu de son temps à « enseigner Chrétiennement » les colons du Port-Royal .
Dans sa Conversion des Sauvages parue en 1610, le mémorialiste de l’expédition s’est expliqué sur ses activités dominicales voulues par le chef de la colonie. Il s’agissait de « remontrances chrétiennes » . Marc Lescarbot et Jean de Biencourt voulaient corriger leurs compagnons en leur montrant leurs fautes. Ils étaient convaincus d’appartenir à un groupe d’élus devant œuvrer pour diffuser la perfection chrétienne. Tous les deux anciens ligueurs, ils étaient poussés par un extrême souci d’œuvre temporelle, d’engagement personnel au service de Dieu .
Des indigènes étaient présents chaque dimanche lorsque Marc Lescarbot s’efforçait d’ « enseigner Chrétiennement » les colons du Port-Royal. Ils ne comprenaient pas ses paroles prononcées en français, mais certains, selon son témoignage, se montraient malgré tout attentifs. Il présente ainsi Chkoudun, chef de la rivière Saint-Jean, qui se mit à porter une croix et qui en fit planter une à l’entrée de son village d’Oïgoudi .
Par le biais de truchements, Jean de Biencourt eut parfois l’occasion de s’entretenir des fondements du christianisme avec des sauvages. Il ne manquait pas alors de se réjouir de l’intérêt manifesté par ses interlocuteurs :
Si-tot que ton Soleil [celui de Dieu] sur eux éclairera,
Aussi-tot cette gent t’adorer on verra.
Temoins soient de ceci les propos veritables
Que Poutrincourt tenoit avec ses miserables
Quant il leur enseignoit nôtre Religion,
Et souvent leur montroit l’ardente affection
Qu’il avoit de les voir dedans la bergerie
Que Christ a racheté par le pris de sa vie.
Eux d’autre part emeus clairement temoignoient
Et de bouche et de cœur le desir qu’ilz avoient
D’estre plus amplement instruits en la doctrine
En laquelle il convient qu’un fidele chemine.
Ancien ligueur, mais aussi humaniste chrétien, Jean de Biencourt était convaincu que les indigènes laissaient agir en eux la grâce, qu’ils n’étaient pas suffisamment dépravés par le péché pour avoir fait disparaître en eux l’inclination naturelle des hommes à aimer Dieu .
Ses efforts furent brutalement interrompus, le 24 mai 1607, par l’arrivée du Malouin Chevalier. Celui-ci apportait des lettres de Dugua de Mons et de ses associés informant Jean de Biencourt d’une décision pénible : leur société étant rompue, la colonie devait être abandonnée. Son chef ne voulut pas partir sans avoir moissonné ses blés. Ce ne fut donc que le 3 septembre que le navire laissé par Chevalier à Canseau put faire voile vers la France, avec à son bord l’ensemble des colons. Ils arrivèrent à Roscoff vingt-cinq jours plus tard .
En novembre, quelques-uns furent reçus par Henri IV au Louvre.
Jean de Biencourt remit au roi des épis de blé du Port-Royal, cinq outardes acadiennes et un couteau fait avec de l’acier trouvé près de l’île Sainte-Croix. Puis, Marc Lescarbot lut devant le souverain une ode l’incitant à soutenir la conversion des sauvages de la Nouvelle-France . L’objectif de cette délégation était de faire revenir Henri IV sur sa décision prise le 17 juillet 1607 de supprimer le monopole de la traite des fourrures dont bénéficiait Pierre Dugua de Mons . Soumis aux pressions des Hollandais, des Bretons, des Normands, des chapeliers de Paris et de Sully, le roi tergiversa, mais accepta, le 7 janvier 1608, de le maintenir encore un an .
Il s’agissait dès lors pour Dugua de Mons d’aller au plus rentable.
Conseillé par Champlain, il concentra ses efforts sur la vallée du Saint-Laurent : la traite des fourrures y était plus fructueuse, Tadoussac étant déjà l’aboutissement de grandes routes de troc . Quant à l’Acadie, il en laissa la colonisation à Jean de Biencourt et lui céda, le 29 février 1608, l’habitation du Port-Royal à condition de s’y installer lui-même avec des couples de colons dans un délai de trois ans .
Pour cela, notre ancien ligueur avait besoin de capitaux.
Il pouvait hypothéquer ses propriétés en France, mais s’y refusait, celles-ci formant le patrimoine de ses enfants. Il préféra chercher des investisseurs. Comme les marchands des ports ne montraient guère d’enthousiasme, Dugua de Mons bénéficiant encore du monopole de la traite des fourrures, il se tourna vers les milieux dévots.
Il chargea Marc Lescarbot de rédiger, pendant l’été 1608, une Histoire de la Nouvelle-France destinée à montrer ses mérites de colonisateur et lui demanda d’écrire en son nom, en octobre 1608, une lettre au pape Paul V dans laquelle il lui faisait dire - en latin : « En réalité, je ne cherche pas une contrée où abondent l’or et l’argent. Loin de moi la pensée de m’enrichir des dépouilles de peuplades lointaines. Tout mon désir, la grâce de Dieu aidant, si je puis l’obtenir, avec une bonne traversée, est de gagner au Christ ces populations disséminées […] » .
Henri IV refusa de lui fournir directement des subsides et préféra attendre pour en accorder à deux pères jésuites devant être recrutés par son confesseur, le P. Coton . Seul Eric de Lorraine, l’évêque mystique de Verdun , sembla finalement intéressé. Il promit à Jean de Biencourt de lui donner quatorze mille livres. Fort de cette promesse, celui-ci acheta un navire, recruta un équipage et fit un fret considérable. Mais au moment de payer la note, Eric de Lorraine refusa, d’où un procès auquel vinrent s’ajouter des difficultés dues à la succession de Jeanne de Salazar, la mère de Jean de Biencourt décédée entre-temps.
Devenu par héritage baron de Saint-Just en Champagne , celui-ci n’était pas encore parti en Acadie lorsqu’il rencontra Henri IV à la Cour à la fin de 1609. Le roi le tança vertement pour sa lenteur, ce qui poussa Jean de Biencourt à ne pas attendre plus longtemps . Comme le monopole de Dugua de Mons n’était pas prolongé , il espérait pouvoir s’en faire attribuer un pour son propre compte en faisant baptiser au plus vite un grand nombre d’indigènes. Restait toutefois à trouver un prêtre désireux de l’accompagner.
A la fin de 1609, Jean de Biencourt rencontra le P. Coton. Celui-ci lui proposa de partir avec les deux jésuites qu’il avait déjà recrutés, mais Jean de Biencourt déclina la proposition, en prétextant qu’il n’était pas encore en mesure de les accueillir convenablement au Port-Royal . Connaissant les exigences des membres de la Compagnie de Jésus en matière de conversion, il préférait rechercher un prêtre plus accommodant . Il le trouva - peut-être par l’intermédiaire de quelques chanoines de Troyes - en la personne de Jessé Fléché, natif de Lantages dans le diocèse de Langres. Le pape Paul V ayant été heureux de connaître le projet de Jean de Biencourt de convertir les sauvages de la Nouvelle-France, celui-ci obtint aussitôt une entrevue avec le nonce Roberto Ubaldini qui accorda à Jessé Fléché la permission d’absoudre de tous péchés et crimes non réservés expressément au Siège apostolique, ainsi que le pouvoir de consacrer et de bénir « des chasubles et autres vêtemens sacerdotaux et des paremens d’autels, excepté des corporaliers, calices et patènes » .
Jean de Biencourt recruta également une vingtaine de colons et rassembla les meubles, instruments et vivres nécessaires à la subsistance de la colonie. Le tout descendit la Seine et fut embarqué à Dieppe, le 26 février 1610, à destination du Port-Royal. Ils y arrivèrent le 17 juin et aussitôt les hommes de Jean de Biencourt se mirent à la recherche des Mi’Kmaqs dispersés pour la pêche estivale. Ils ne purent réunir que vingt-et-une personnes de la famille de Membertou. Celles-ci furent baptisées par Jessé Fléché dès le 24 juin 1610. Puis, deux semaines plus tard, Jean de Biencourt renvoya son fils Charles, qui l’avait une nouvelle fois accompagné en Acadie. Il comptait obtenir du roi quelques cadeaux en argent pour les baptisés et le renouvellement en sa faveur du monopole de la traite des fourrures, sans lequel il était impossible d’intéresser les bailleurs de fonds .
En attendant le retour de Charles de Biencourt, Jessé Fléché continua à baptiser et, de juin 1610 à mai 1611, ce furent finalement quelque cent trente indigènes qui reçurent le sacrement de ses mains . Le mi’kmaq n’étant pas parlé par ce prêtre, on peut - à juste titre - douter de la solidité de la formation reçue par les catéchumènes, mais il est indéniable qu’il a réussi à charmer les indigènes par la beauté du culte. Ainsi, à propos des baptêmes du 24 juin 1610, Marc Lescarbot a écrit dans sa Relation dernière : « […] ces baptizailles ne furent sans solennités. Car Membertou, et conséquemment les autres, avant qu’estre introduits en l’Eglise de Dieu, fit une reconoissance de toute sa vie passée, confessa ses péchés et renonça au diable, auquel il avoit servi. Là-dessus chacun chanta le Te Deum de bon courage et furent les canons tirés avec grand plaisir, à cause des échoz, qui durent audit Port-Royal près d’un quart d’heure ». Puis, à propos des messes célébrées dans l’habitation, il dit que les indigènes étaient « tous portés d’un grands zèle à la religion chrétienne, oyans fort dévotement le service divin, lequel estoit ordinairement chanté en musique de la composition dudit sieur [Jean de Biencourt] » .
Le 22 mai 1611, son fils Charles était de retour au Port-Royal.
Il ne rapportait pas le monopole tant espéré par son père, mais deux jésuites, les PP. Biard et Massé, imposés par la régente Marie de Médicis. Jean de Biencourt fut d’autant plus déçu que les provisions débarquées étaient insuffisantes pour le prochain hivernement. Aussi se résolut-il à rentrer lui-même en France pour obtenir satisfaction .
Jessé Fléché tint à l’accompagner. Il avait fait part aux jésuites de sa fatigue , mais ne tenait sans doute pas à rester avec ces « gens desquels on ne se peut pas bien asseurer, faisans métier de censurer tout ce qui ne vient à leurs maximes et voulans commander par tout » .
Arrivé à Paris au début d’août 1611, Jean de Biencourt s’efforça d’obtenir de la régente le monopole de la traite des fourrures, ou du moins un peu d’argent, mais Marie de Médicis refusa tout de go. Il ne lui resta plus qu’à s’adresser à la marquise de Guercheville, dame d’honneur de la reine, qui avait déjà financé le retour de Charles de Biencourt en Acadie avec les deux jésuites. Celle-ci lui accorda trois mille livres, tout en obtenant de Dugua de Mons l’ensemble de la côte acadienne, depuis le 46e degré de latitude nord jusqu’au 40e, à l’exception du Port-Royal.
Jean de Biencourt envoya un ravitaillement au Port-Royal et resta en France .
Il ne participa donc pas à la dégradation des relations entre son fils et les jésuites Biard et Massé. Tous les trois s’étaient engagés par contrat signé le 20 janvier 1611 à Dieppe à se partager par moitié les profits de la traite des fourrures en Acadie, mais Charles de Biencourt fraudait au détriment de ses associés, ce qui provoqua l’excommunication de la colonie par les Pères le 13 mars 1612 .
Ces mauvaises nouvelles finirent par parvenir jusqu’à la Cour et ruinèrent totalement le peu de crédit que Jean de Biencourt y avait encore. Il put heureusement s’associer, le 2 mai 1613, aux Rochelais Samuel Georges et Jean Macain qui avaient déjà soutenu Pierre Dugua de Mons. Grâce à eux, un autre navire de ravitaillement fit voile en direction de l’Acadie , mais, à son retour, Jean de Biencourt apprit le départ des deux jésuites et leur installation à Saint-Sauveur. Résolu à reprendre les choses en mains, il embarqua lui-même pour le Port-Royal le 31 décembre 1613 et arriva à destination le 27 mars 1614.
Là, un spectacle désolant s’offrit à ses yeux : l’habitation avait été incendiée par l’Anglais Argall en novembre 1613 et depuis, Charles de Biencourt et ses hommes étaient contraints de vivre comme les sauvages.
Celui-ci crut avoir là l’occasion de se distinguer aux yeux de la régente et d’obtenir son appui tant recherché. Il participa, dans l’armée royale commandée par le marquis de La Vieuville, au siège de la place, mais quand les partisans de Condé s’apprêtèrent à capituler après une faible résistance, Jean de Biencourt voulut la prendre lui-même, en tant qu’ancien gouverneur. Le 5 décembre 1615, il donna l’ordre à ses hommes de charger ceux du marquis de La Vieuville et, dans cet assaut contre son propre camp, fut tué d’un coup d’arquebuse à la poitrine .
Ce qui caractérise Jean de Biencourt durant toute son existence, c’est son besoin d’engagement au service du roi et surtout du Créateur. En protégeant le Paris de la Ligue et en convertissant les sauvages d’Acadie, il a voulu faire triompher la Cité de Dieu. Ses motivations n’ont pas changé. Aussi son cas illustre-t-il ce qu’a écrit Denis Richet : « La victoire d’Henri IV en 1594 […] a entraîné des bouleversements dans les consciences et dans les comportements. Mais elle n’a pas éteint, au contraire, l’immense soif de piété et de morale qui avait animé les milieux ligueurs […] » .
Eric THIERRY
Extrait de
Les Français à la découverte des Premières Nations en Nouvelle-France (1534-1701), Langres, Langres-Montréal-Jeanne Mance / A.N.A.C.A / S.H.A.L. , 2004, p. 23-38.